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L’honneur (Déclic 28 octobre 2001)

L’improvisateur ne doit pas avoir d’honneur, il doit avoir du plaisir. C’est tout. Un joueur qui s’amuse et qui se fout de ce qu’on pense de lui, offre habituellement un spectacle de qualité. Jadis, une fierté m’habitait et m’empêchait d’improviser comme je l’aurais voulu. Mais heureusement pour moi, j’ai perdu mon honneur dans une bouche d’égout. Les canards ont bien ri de moi. Sales oiseaux, j’entends encore leurs cris moqueurs. Je marchais calmement avecmon honneur dans une boîte en carton pour ne pas la tacher, j’ai glissé surune banane sans pelure et j’ai trébuché, laissant tomber mon bien si précieux dans cette mare de merde. J’ai pleuré, pleuré longuement. Je n’ai pas pu arrêter, il m’était impossible de songer à ce que les passants pouvaient penser de
moi : je n’avais plus d’honneur !

Comment était-ce possible, moi, un vétéran de la guerre du golf, décoré maintes et maintes fois pour me féliciter d’avoir tué des golfeurs innocents. Moi, qui de surcroît, était un Sicilien, provenant de la Sicile, là où l’honneur est tout ce qui compte après la corruption, le mensonge et les saucissons. Comment allais-je survire ? Qu’allais-je devenir ? Je me repris et je me levai, mes pantalons fendirent et une vieille religieuse aperçut ma raie. Cela ne m’affecta point, car l’honneur n’existait plus pour moi. Rien. Je n’avais plus rien sans cet honneur, cette dignité, cette fierté… Puis tout à coup, je regardai le soleil qui me donna espoir. J’ouvris mon sac à main avec mes pieds, j’empoignais mon chapeau en peau de chat, puis je l’enfilais. Je volais un biplan et m’envolais vers le grand Nord. C’est là que j’ai été trinqu
er avec des Inuits alcooliques.

Jean-François Chagnon